Claudio Abbado : quand la musique devient matière vivante

Jacques IsoréConsultant formateur

Chef d’orchestre de renommée mondiale, Claudio Abbado s’est éteint récemment à 80 ans le 20 janvier 2014. Il a dirigé plusieurs orchestres illustres, dont ceux de Berlin et de Vienne. Comment dirigeait-il ses musiciens ? Comment arrivait-il à obtenir le meilleur d’eux-mêmes ? Que disent-ils de lui ?

Inspiré par l’œuvre à réaliser

Lors d’une interview, il disait : « Quand je me mets à réaliser quelque chose, je me passionne tellement que je m’arrête rarement », ou encore « L’amour, la passion m’ont toujours accompagné ». Très concentré pendant les répétitions, il se tenait entièrement au service de l’œuvre à réaliser. Exigeant, précis, concis, il était capable d’éluder tout autour pour se concentrer pleinement sur la musique. Un de ses musiciens disait « Il écarte toute distraction possible, il la repousse pour ne lui donner aucune chance. Il entre en symbiose avec la musique ». Il était comme hanté par l’esprit de l’œuvre en cours de travail.

Claudio Abbado

Une grande force intérieure

D’un grand éclectisme, il a su varier ses choix aussi bien parmi les compositeurs classiques que chez les contemporains. Il disait se ressourcer dans une vieille maison de bois de paysans du XVIIIème siècle. « J’y retrouve le sens de la vie. J’y retrouve l’enthousiasme pour un tas de choses ». Esprit libre, il a ressuscité un orchestre moribond (orchestre de Lucerne) à 67 ans alors qu’il était atteint d’un cancer. Ses instrumentistes de cette époque considèrent qu’il avait retrouvé « une énergie différente, plus tranquille et plus forte. D’un regard vif et jeune, il ne se fatigue jamais. ». Il avait aussi bien le courage de terminer une fonction qui ne le motivait plus – chef d’orchestre du philarmonique de Berlin – que de se lancer dans de nouveaux défis grâce à sa capacité d’aller puiser en lui les ressorts essentiels. Ses grandes décisions n’étaient pas influencées par « l’air du temps ».

Transmettre sa vision

D’une présence et d’une vitalité qui n’éprouvent pas le besoin de s’exprimer en permanence, il réfléchissait beaucoup mais livrait peu le fruit de ses réflexions. « Quand il dirige, il a des gestes d’une extrême élégance ». Il était l’incarnation d’une noblesse d’esprit. Tandis qu’une main battait la mesure, imperturbable comme un métronome, la main gauche agissait comme s’il modelait, comme s’il massait : « le son devient une matière tangible que l’on peut toucher et manipuler. C’est beau à voir, même de dos ! » « Dans sa façon de nous motiver, par la main, il nous indique une orientation qui fait qu’on change non seulement son jeu mais aussi soi-même ». Il n’avait rien d’un homme de spectacle, il se contentait d’être, d’être au centre, inspiré. Et cette inspiration se transmettait, par son attitude, aux musiciens, au public.

Communiquer avec son orchestre

Toujours au service de l’œuvre pour la magnifier, il gardait une sorte de distance avec ses musiciens, distance qu’il brisait subitement pour être pleinement présent d’égal à égal avec chacun.

Il ne disait pas « Vous, les violoncelles, vous jouez trop fort, ou trop doucement !...».

Il disait plutôt : « Vous, les violoncelles, reprenez à telle mesure…les autres, écoutez,… c’est très important ce que vous jouez ; à ce moment précis, c’est vous qui portez la mélodie principale ! » Par la suite, à chaque répétition, lors du même passage, tous les musiciens étaient davantage attentifs aux violoncelles qui, eux, avaient à cœur d’exceller.

Il disait : « Je ne parle pas beaucoup avec l’orchestre car, en concert, on ne parle pas. Je m’exprime avec les gestes, avec les yeux, le visage. Petit à petit, on se comprend ». Il disait aussi « Ecoutez, participez, n’attendez pas que je vous fasse signe pour tout. ».

Il a réussi à instaurer une culture de « l’écoute ensemble ». « Chacun a un rapport particulier avec lui. De tous ses confrères, c’est lui qui exige les pianissimos les plus poussés. Entre le silence et la résonnance, il existe chez lui une marge que beaucoup d’autres ignorent. »

« Il y a une ambiance incroyable. En concert, le temps devient tangible, on y vit pleinement, on n’est plus avide de ce qui vient. Car, l’espace d’un instant, il se passe quelque chose auquel tout le monde participe. Cela existe, c’est tout. » Ou encore : « Il nous a enseigné une manière d’interagir ensemble. Il exige de chacun qu’il suive sa route, concentré, mais aussi qu’il suive toutes les routes qu’il croise, qu’il écoute tous les autres. C’est une grande joie de travailler avec lui. Il vous donne l’impression de jouer comme on veut, ce qui est une illusion bien sûr, et malgré cela, il forge un tout. »

On compare souvent par analogie un manager à un chef d’orchestre. Les enseignements que nous laisse Claudio Abbado nous interpellent : Faire en sorte que chacun excelle dans son art mais aussi se préoccupe des autres. Favoriser l’esprit d’initiative. Valoriser certains pour renforcer la confiance en soi. Considérer que les obstacles seront réglés par les membres de l’équipe eux-mêmes au service de l’œuvre. Inspirer une certaine conduite par une attitude exemplaire. Et bien d’autres choses encore !

Merci Maestro.

Ecrit par
Jacques Isoré
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