Gestion des conflits en pays Dogon

Muriel JouasCoach formatrice en développement personnel et communication en situations complexes

L’histoire est la suivante : une femme participant à un raid en course à pieds, au cœur du Pays Dogon, centre du Mali, s’arrête une seconde pour photographier une école et des enfants en cours de gymnastique, puis reprend sa course. Elle entend alors du bruit derrière elle, s’arrête de nouveau, se retourne et se trouve face à un homme. Fou de colère, celui-ci lui dit :  « on ne nous photographie pas, nous ne sommes pas des arbres ! » et lui assène 3 gifles coup sur coup. Un autre touriste s’interpose alors et dit à la coureuse de poursuivre sa route. Les événements qui suivent sont révélateurs d’une culture incroyable de la gestion des conflits.

Gestion des conflits en pays Dogon

Calmer les esprits

Peu de temps après les trois gifles, l’étape sportive étant achevée, plusieurs personnalités se présentent au campement. En effet, le fait qu’un dogon ait frappé une femme est un délit et le fait que la femme ait photographié des enfants et un homme est un sacrilège. La double affaire a déjà fait le tour du village.

Un sage dogon, un guide dogon traducteur, deux médiateurs, le jeune instituteur (auteur de la gifle), son directeur d’école, la jeune femme giflée, le directeur de la course. Tous sont invités à prendre place dans le tribunal du village, dans le calme. il faut savoir que le tribunal est très bas de plafond : il faut se plier pour entrer et la station debout est impossible à tenir. Pourquoi ? Essayez  donc de garder votre colère en étant plié en deux… et si vous vous levez brutalement vous vous assommez !!!

Le sage du village, vieil homme serein, commence les palabres. C’est un échange grommelant entre le sage, les médiateurs, le guide dogon qui dure plusieurs minutes. En fait il s’agit de « comment ça va ? » « ça va et toi ? » « Et toi comment ça va ? » « Ca va bien et toi, ta famille, comment ça va... » etc. Bref, les esprits sont calmés et on peut commencer à résoudre le différend. Indications données plus tard par le guide : ces palabres servent à calmer les esprits avant de gérer le problème.

Reconnaître les faits et présenter des excuses

Le sage Dogon donne alors la parole à l’accusé, représenté ici, par le directeur de l’école et lui demande de restituer les faits tels qu’il les a vécus ou tels que son instituteur lui a dit les avoir vécus.

Le directeur de l’école prend alors la parole et encense la France et les français pendant plusieurs minutes avant d’en venir aux faits eux-mêmes. « Cette jeune femme, il s’agit bien d’elle, est arrivée au village, s’est arrêtée, a pris une photo et s’est enfuie en courant... ». Elle sursaute en entendant cette version et le guide dogon lui fait savoir qu’elle aura son temps de parole ultérieurement.

Effectivement, le sage s’adresse à elle et elle peut alors corriger. Elle ne s’est pas enfuie en courant mais participe à une course à pieds... donc elle est effectivement repartie en courant après avoir fait sa photo. Elle reconnait ce point.

Le sage demande au Directeur de l’école s’il accepte cette version... ce qu’il fait. Il demande alors à chacun de présenter ses excuses à l’autre. Lui : « je te demande de m’excuser de t’avoir frappée ». Elle : « je te demande de m’excuser pour t’avoir pris en photo avec les enfants. »

Accepter les excuses et le signifier

Le sage demande alors à la jeune femme si elle accepte les excuses, ce qu’elle fait naturellement.

Il se lève alors, en se pliant, retire le bonnet de laine qu’il avait sur la tête et le pose devant les pieds de la jeune femme. Interloquée, sur les conseils du guide, elle ramasse le bonnet et, pour signifier l’acceptation des excuses, en recoiffe le vieux sage... !

Il va alors vers le jeune instituteur et refait le même geste. L’instituteur le recoiffe. Tout le monde se rassied.

Se réconcilier

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Après la description des faits, la reconnaissance des faits, les excuses, l‘acceptation des excuses, vient le temps de la réconciliation. En effet, le tout n’est pas de dire pardon, mais de recommencer l’entente, les affaires, la relation... Voilà, la coureuse et l’instituteur qui acceptent de se réconcilier. Pour sceller cette réconciliation, voici les médiateurs qui offrent la noix de cola, bien précieux venu du Ghana, et que l’on partage et croque de concert... On peut alors échanger une poignée de main...

Finalement, un rite qui en dit long sur la capacité des dogons à gérer et sortir des conflits,  des différents et autres situations de tension. Un bel exemple...

Ecrit par
Muriel Jouas
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